Profitez-en, après celui là c’est fini

Cuisine assistée par ordinateur

février 7th, 2010 Posted in Design, Interactivité, Modèles abandonnés, vintage | 2 Comments »

Le projet de mettre un ordinateur dans une cuisine renaît régulièrement depuis quarante ans avec un succès inégal. Il faut dire que dans de nombreux cas, les concepteurs n’étaient sans doute pas cuisiniers eux-mêmes et leurs bonnes intentions se sont vite heurtées à des questions pratiques : comment manipuler un fragile ordinateur en ayant les doigts dans la farine et à quoi sert un terminal qui ne sait restituer les recettes qu’en langage binaire ?

1969. Le Honeywell Kitchen Computer est apparu au catalogue Neiman-Marcus (grand magasin de luxe), au prix de 10000 dollars - somme équivalente à 50000 dollars actuels. Dérivé du mini-ordinateur Honeywell 316, il pouvait stocker des recettes de cuisines, mais ne les restituait que sous forme de clignotements en langage binaire, imposant une solide formation d'opérateur informatique aux personnes qui auraient voulu l'utiliser. On pense qu'il ne s'en est vendu aucun. Photo de droite prise au Computer History Museum de Mountain View (Californie) par LaughingSquid / FlickR (cc-a-nc).

1983. L'Extra-cuisine de Brandt, un système domotique qui repose sur un ordinateur Thomson/Brandt TO7. La ménagère de l'an 2000, nous dit-on le journal "Micro7", ne se sentira plus seule puisqu'elle pourra converser avec le four à micro-ondes et dialoguer avec le poulet qui rôtit pour savoir s'il est bien cuit. Je ne pense pas que le projet ait dépassé le stade du prototype ou même, de l'illustration.

Au cours de la première moité des années 1980, les publicités pour les micro-ordinateurs cherchaient à donner à chacun une bonne raison d'utiliser de tels engins : le jeu vidéo pour les enfants ; la programmation et la gestion de cave à vin pour le papa ; les recettes de cuisine et la comptabilité domestique pour la maman.

2000. La société 3com a commercialisé pendant quelques mois un terminal nommé Audrey, en l'honneur d'Audrey Hepburn. Équipé d'un modem et d'un écran tactile, il reprenait un peu le principe du minitel, quinze ans plus tard, et était dédié à la communication et aux applications domestiques, notamment la cuisine.

Années 2005-2010 : la console de jeux Nintendo DS, console portable la plus vendue de l'histoire, propose de nombreuses applications culinaires, du livre de cuisine traditionnel porté sur support numérique aux jeux ludo-éducatifs qui permettent d'apprendre des recettes et de s'entraîner virtuellement à hacher des oignons avec un stylet sur un écran de sept centimètres.

2007. Le Yummy Kitchen Connect (designer non connu) est un concept d'ordinateur domestique proposé au cours du concours Next-Gen PC Design organisé par Microsoft et l'Industrial designers society of America. L'ordinateur propose des recettes en fonction du régime que suit la personne et de ce qui se trouve dans son réfrigérateur. Il lit les codes barres et les puces RFID. Afin d'égayer le cuisinier, cet ordinateur diffuse par ailleurs des vidéos, de la musique ou des podcasts, et peut servir de webcam pour de la visio-conférence. Cet objet n'a semble-t-il pas été réalisé.

2008. Le Kitchen Sync, par Noah Balmer, jeune designer et étudiant au California College of the arts. Toujours à l'état de prototype, ce "livre de cuisine" wifi est lavable et peut se refermer pour être rangé. Il a obtenu le second prix à l'International Housewares Association competition.

2008. Le miBook est un livre électronique multimédia dédié au "personal coaching" dans divers domaines : bricolage, éducation, grossesse, voyages, mais avant tout, cuisine. Il est sorti au prix de 130 dollars et vaut à présent 90 dollars environ.

2009. Le "coach culinaire" QOOQ, commercialisé au prix de 350 euros par la société française Unowhy. Son écran tactile est imperméable et il se connecte à Internet par Wifi pour aller chercher de nouvelles recettes (moyennant un abonnement mensuel de 13 euros). La même société a développé des applications culinaires pour iPhone.

2010. Demy Kitchen Safe Touchscreen Recipe Reader. À écran tactile, il est prévu pour résister aux conditions d'une cuisine. Il fournit des recettes et sert aussi de minuterie. Le site prétend que "The Demy is the first and only kitchen-safe digital recipe reader", mais puisque vous avez lu ce qui précède, vous savez que ça n'est pas tout à fait exact.

Il me semble qu’il a existé aussi des services Minitel (1) de cuisine, il faudrait retrouver un annuaire du genre pour vérifier s’ils ont eu une importance véritable en leur temps. Je ne me rappelle pas de scènes véritablement emblématiques de cuisine « numérique » dans le cinéma d’anticipation mais il y en a forcément eu aussi (n’hésitez pas à me signaler toute référence en commentaire à ce billet).
Finalement, le vrai succès de la cuisine sur support numérique ne serait-il pas celui des blogs (2) et des réseaux sociaux culinaires ?



  1. Pour les moins de quinze ans qui me lisent : le Minitel est un système interactif de communication et d’information dont France Télécom livrait les terminaux gratuitement dans chaque foyer français. Il est toujours en service, notamment pour certains usages précis (annuaire, réservations de billets) mais la généralisation de l’accès à Internet l’a rendu désuet.
  2. À ce propos, je recommande la fréquentation de celui de Nathalie.

Apple contre Adobe (2)

février 6th, 2010 Posted in logiciels | 13 Comments »

La guéguerre entre Adobe et Apple fait couler énormément d’encre numérique et j’ai fini par tomber (merci J.-L. F.) sur un article assez éclairant publié sur le site Macbidouille. L’auteur de l’article, renseigné par une source interne à Apple, évoque les points techniques précis qui posent problème et font dire à Steve Jobs qu’Adobe est devenue « une société frileuse, comparable à Microsoft » — insulte suprême, même s’il ne faudrait pas oublier que la société de Bill Gates, malgré ses choix technico-commerciaux, est devenue un acteur majeur de la recherche privée en informatique.
Steve Jobs a frappé à un moment de grande faiblesse symbolique d’Adobe, puisque l’offensive a suivi de près les annonces d’abandon partiel du format Flash par les plate-formes vidéo Youtube, Dailymotion et Vimeo, l’annonce du lancement d’un programme de récupération de clients par Quark et l’annonce par Adobe du licenciement économique de près de 10% de ses employés. C’est ce qu’on appelle porter l’estocade (geste artistique pour les uns, manœuvre  furieusement opportuniste pour les autres), et on peut imaginer qu’il y a plus d’une arrière pensée commerciale derrière, puisque le nombre de gammes de produits sur lesquels Adobe et Apple sont en concurrence ne cesse d’augmenter : Final Cut contre Première, Quicktime contre Flash video, Soundtrack contre Soundbooth, Aperture contre Lightroom. Selon l’article, Apple préparerait même des concurrents directs à Dreamweaver (création de sites web), Flash et même à Photoshop.

On dit aussi que Steve Jobs a un vieux contentieux personnel avec Adobe, qui n’a jamais voulu développer de version du logiciel Photoshop pour le système NeXT, cet ancêtre de MacOS X créé par Jobs alors que ce dernier venait d’être chassé par Apple, qu’il avait pourtant fondé. Pendant qu’Adobe permettait à Apple de survivre grâce à Photoshop et à Illustrator, les ventes de NeXT ont énormément pâti de l’absence de logiciels de création. En revenant aux commandes d’Apple, Steve Jobs n’entretenait donc pas de lien affectif particulier avec Adobe — contrairement à une large majorité des mac-users — et le fait qu’Adobe ait tardé à sortir une version MacOS X de Photoshop (Photoshop 7, sorti en 2002) n’a rien arrangé.

David Geschke (gauche) et John Warnock (droite), les fondateurs d'Adobe Systems en 1982. Chercheurs universitaires, ils ont créé leur société en quittant le Xerox Palo Alto Research Center où ils avaient mis au point les bases de la technologie PostScript mais dont ils déploraient le manque de vigueur industrielle : le Xerox PARC était en ébullition constante mais Xerox ne commercialisait pas les technologies mises au point. (photo tirée du livre "Inside the publishing revolution - The Adobe story" par Pamela Pfiffner / Adobe Press).

L’article énumère des griefs précis d’Apple envers Adobe et je trouve intéressant (qu’on les trouve véritablement justifiés ou non) de les rapporter.

Tout d’abord, point éminemment technique, Adobe aurait différé puis bâclé son passage à Cocoa, la partie « moderne » (et amenée par Steve Jobs — encore une affaire personnelle, peut-être ?) de MacOSX, et utiliserait trop Carbon, la partie « historique » de MacOS. Dans le même temps, les versions pour le système concurrent Windows seraient nettement mieux optimisées. La suite Adobe CS5 tirera apparemment plus parti de Cocoa.
Ensuite, Apple accuse Adobe de manquer de réactivité technique : sur les 410 bugs de Flash (du lecteur Flash j’imagine) signalés par Apple, seuls 25 auraient été corrigés. À en croire l’article, Steve Jobs a un avis très tranché sur Flash qu’il qualifie d’« accumulation de technologies bricolées » et dont il dit qu’« Il faut une énorme quantité de puissance de traitement et de mémoire – il est trop inefficace, et prend trop de temps pour être maîtrisé » (1).
Plus inattendu peut-être, Apple semble reprocher à Adobe son système d’anti-piratage (Adobe Software Activation), qui court-circuite le système d’exploitation dans son accès à la mémoire vive et au processeur de l’ordinateur, faisant courir de vrais risques de stabilité au système entier (2). Et comme ce système d’activation est régulièrement contourné par les pirates, Adobe doit tout aussi régulièrement le modifier, créant à chaque fois de nouvelles instabilités potentielles.

Steve Jobs (gauche), Chuck Geschke (centre) et John Warnock (droite) au moment du lancement de l'imprimante Apple LasterWriter en 1983. C'est cette imprimante qui a imposé la technologie PostScript dans la chaine graphique et donc, assuré le succès conjoint d'Adobe et d'Apple. (photo tirée du livre "Inside the publishing revolution - The Adobe story").

Pour finir, Apple semble considérer que l’interface des logiciels Adobe a vieilli et perdu sa qualité « user friendly ». Ce point est cruel à évoquer car le succès d’Adobe s’est à mon sens construit sur deux axes : le professionnalisme (gestion de la colorimétrie, culture typographique, etc.) et l’interactivité. Mais si le premier point reste valide pour les logiciels de la chaîne graphique, on est forcé de constater qu’Adobe se repose sur ses lauriers pour le reste : en dehors de quelques changements pas toujours bienvenus dans l’agencement des icones ou des éléments de menus, peut-on dire que l’interface de Photoshop ou celle d’Illustrator ont progressé ? Je trouve pour ma part que ces deux logiciels ont perdu un peu de leur qualité pédagogique d’origine, qui permettait de comprendre assez instinctivement le fonctionnement de certains outils. Je n’ai pas fait de sondage mais il me semble que les utilisateurs de ces logiciels se cantonnent à manipuler les fonctions qu’ils connaissent depuis quinze ans et négligent complètement les nouvelles car celles-ci n’ont pas été très bien accompagnées par l’interface.

Pour autant, Adobe ne souffre pas encore vraiment du vieillissement de son sens de l’interactivité et pour l’instant, rares sont les produits concurrents qui possèdent le ratio simplicité d’usage/puissance fonctionnelle de Photoshop et d’Illustrator. Cela ne signifie pas pour autant que ces logiciels soient indépassables, on se rappellera à quelle vitesse Final Cut (Apple) s’est imposé dans le domaine de la vidéo numérique.
À suivre !



  1. Flash has become a collection of cobbled together technologies – a Kludge. It takes a huge amount of processing power and memory – it is too inefficient, and takes too long to learn.
  2. métaphore qui vaut ce qu’elle vaut : imaginez que certains usagers d’une bibliothèque de prêt très bien organisée empruntent puis restituent des ouvrages sans le signaler et sans que ces emprunts soient dûment enregistrés… L’organisation entière de la bibliothèque serait fragilisée.

Amusement 7

février 4th, 2010 Posted in Brève, Interactivité, Lecture | 5 Comments »

Cette semaine sort le septième numéro de la revue Amusement, consacré au rapport entre jeu vidéo et cinéma. J’y signe un article sur l’Uncanny Valley, théorie forgée en 1970 par le roboticien japonais Masahiro Mori, qui s’est intéressé au caractère étrange des figures anthropomorphes. Selon lui, en dessous d’un certain seuil, plus un être non-humain ressemble à un être humain et plus sa présence nous angoisse. Cette théorie explique pourquoi un personnage en images de synthèses grossières nous semble moins inquiétant qu’un personnage de même nature mais plus réaliste, ou pourquoi un robot aux gestes précis et souples nous effraie plus qu’un robot aux mouvements mécaniques.
Parmi les autres articles, on note un long dossier consacré au jeu Heavy Rain, un reportage sur le shopping high-tech en Thaïlande, des articles consacrés au « transmédia » et comme d’habitude des interviews très diverses : Héléna Noguerra, Oxmo Puccino, plusieurs producteurs ou concepteurs de jeux vidéo et enfin collectif d’artistes londoniens Blast Theory, connus pour leurs travaux « pervasifs » qui font de la ville tangible un espace de jeu virtuel. Toujours cinq euros, généralement au rayon jeu vidéo des maisons de presse.

De retour du festival d’Angoulême où je ne suis d’ailleurs pas allé

février 2nd, 2010 Posted in Bande dessinée | 1 Comment »

Je ne suis pas descendu au festival d’Angoulême cette année : trop de choses à faire au même moment. Et puis une telle escapade en famille réclame un budget conséquent. Ce sera donc pour l’an prochain.  Pour profiter malgré tout un peu de l’ambiance, par procuration, j’ai fait un crochet par la Fnac qui se trouve sur mon trajet afin d’effectuer quelques acquisitions.

Tout d’abord, Pascal Brutal : Plus fort que les plus forts par Riad Sattouf, sacré meilleur album de l’année, et cela m’intriguait. Je me demandais ce qui avait bien pu arriver à cette aimable série d’un aimable auteur pour que ce tome obtienne la même prestigieuse récompense qu’ont remporté par le passé le Pinnochio de Winshluss, le NonNonBâ de Shigeru Mizuki, le Poulet aux prunes de Marjane Satrapi, le Maus de Art Spiegelman, et autres chefs d’œuvre difficilement contestables.
Bon, il faut admettre que ce prix a parfois récompensé des albums douteux (je ne donnerai pas de noms) ou bien des albums qui n’étaient pas intéressants en eux-mêmes mais qui permettaient de réparer des négligences passés ou encore d’envoyer une sorte de message pour encourager tel éditeur ou tel champ de la bande dessinée. On a d’ailleurs dit de la sélection de l’année et du palmarès qu’ils étaient sciemment tournés vers le grand public.
Après lecture, je doute fortement que Pascal Brutal tome 3 soit le meilleur album de l’année (devant le Eightball de Clowes par exemple ?), ni même le meilleur album de son auteur, mais il n’est pas si facile pour moi d’en jurer car il faut bien l’admettre,  je n’ai pas lu grand chose en 2009. Chaque fois que je me trouve dans un rayon bande dessinée je me sens submergé par le niveau moyen de qualité (plutôt élevé) les prix, et le nombre : trop de choses, trop d’argent à débourser pour tout lire, trop de temps à passer pour savoir ce qui se fait. J’ai le même sentiment en musique, d’ailleurs : beaucoup trop de bonnes choses sans doute, mais une difficulté à en trouver qui se démarquent.
À une certaine époque, chaque bon album de bande dessinée était un petit évènement. Aujourd’hui il en sort un par jour — un bon album par jour, si si, pas forcément un chef d’œuvre mais un travail honnête, réalisé par un auteur qui a eu de bonnes lectures, de bonnes influences, et publié par un éditeur plein de bonnes intentions. Fini le temps des happy few où l’on achetait en confiance ses albums à une dizaine d’éditeurs dits « indépendants ». Mais peut-être est-ce aussi moi qui ne fais pas l’effort de me tenir au courant.

Pascal Brutal, chômeur impénitent, doit suivre un stage de création d'entreprise s'il ne veut pas se voir imposer un emploi d'intérêt général non rémunéré...

Alors ce Pascal Brutal ? S’il n’est pas mon album de l’année, il reste une lecture réjouissante, qui confirme Riad Sattouf en  sociologue empiriste, en éthologue amateur et en auteur politiquement incorrect quoique fondamentalement politique, approches qu’a eu Gérard Lauzier en son temps et dont je vois peu d’autres exemples dans la bande dessinée francophone. Dans cette France de science-fiction (imaginez un peu : dans le futur, les pauvres voteront à droite !), Pascal Brutal vit sa vie de chômeur et de mâle dominant. Dès la page de garde nous sommes prévenus de la tonalité générale par deux citations : Les français sont des veaux (De Gaulle) ; Je suis un taureau (Pascal Brutal).
Derrière les exagérations et la fantaisie générale, la réflexion sur la virilité et sur les hiérarchies sexuelles est aussi cruelle que juste. Pour le reste, Sattouf nous parle de la France « wesh-wesh », ou plus précisément de l’Îlle-et-Vilaine « wesh-wesh », avec recul et pertinence.
Une bonne lecture, en fin de compte.

On savourera tout particulièrement ici l’état des pays arabes du futur après la présidence d’un certain Riad Sattouf. Pascal Brutal emmène en Algérie un de ses amis d’enfance devenu islamiste radical après avoir fait douze ans de prison : il veut se marier avec une de ses cousines, au bled, mais ne reconnaît rien. Le pays est devenu prospère, les femmes y sont égales aux hommes, l’art et les sciences y connaissent un âge d’or.
Même s’il n’est pas encore président des nations arabes unifiées et qu’il n’a pas signé la paix avec Israël, Riad Sattouf doit être content de son année, entre son film, apprécié par la presse et par le public (sorti en DVD il y a deux mois), et sa bande dessinée à présent sacrée « album de l’année »…

À part ça, j’ai acheté Mega-Krav-Maga, un excellent petit album tiré du blog du même nom.
Le blog était signé Mathieu Sapin et Frantico. Sur la couverture du livre s’ajoute la signature de Lewis Trondheim, qui en est l’éditeur et qui persiste avec malice à entretenir l’ambiguïté sur son rapport avec Frantico : est-il Frantico, est-ce que Frantico existe ? est-ce que Frantico est une signature collective ?…

Le récit balade le lecteur dans une aventure hilarante qui commence dans un festival de bande dessinée à Lisbonne où Frantico et Mathieu Sapin sont pris en charge par les adeptes d’un art martial secret dont ils ont révélé l’existence par inadvertance. Les deux auteurs de bande dessinée utilisent leur site Internet pour donner de leurs nouvelles au monde et pour communiquer entre eux. On retrouve ici la fraîcheur trondheimienne des enchaînements de situation des Carottes de Patagonie.
L’album est publié au format manga — au format poche donc — ce qui lui permet d’être commercialisé à un prix très raisonnable.

Ensuite, je savoure (pas fini de le lire) Jade 606u, publié par Six pieds sous terre et qui consacre soixante quatre pages au festival d’Angoulême, raconté ici par les auteurs eux-mêmes. Car ce festival est avant tout celui des auteurs, qui s’y rencontrent, y voient leurs éditeurs et qui malgré tout ce qu’il y a de détestable dans ce genre de manifestation (la foule énervée, les problèmes de chauffage, les chasseurs de dédicaces ou encore le rappel permanent du fait que la bande dessinée est un business), ont du mal à s’empêcher d’y aller.

En fait je me suis surtout retenu d’acheter des choses. Je n’ai pas acheté la nouvelle édition chez Cornélius de Welcome to the Death Club, par Winshluss, que j’ai déjà chez Six pieds sous terre (en double, en plus — c’est une longue histoire) même si la nouvelle couverture est superbe. J’ai négligé plusieurs mangas qui me donnaient envie, notamment de Tezuka. Je n’ai pas acheté Luba, de Gilbert Hernandez (dans la série Love and Rockets), chez Delcourt. Je n’ai pas acheté le monumental La guerre d’Alan par Emmanuel Guibert, chez L’Association. Je me suis retenu d’acheter l’essai Naissances de la Bande Dessinée que Thierry Smolderen a sorti aux impressions nouvelles et qui semble absolument passionnant.
Bref, j’achète beaucoup moins de livres pendant le festival d’Angoulême quand je ne vais pas à Angoulême.

Steve Jobs contre Adobe Flash

janvier 31st, 2010 Posted in logiciels | 23 Comments »

Ami lecteur, amie lectrice, si tu n’es pas très intéressé(e) par les questions de veille technologique et de design web, épargne-toi la lecture de ce billet.

Alors voilà l’évènement du moment : après des années de collaboration puis une période de tiédeur — depuis la sortie de l’iPhone — voilà qu’Apple s’en prend frontalement à Adobe. Le fait a de quoi choquer les professionnels du design graphique tant les destins d’Apple et d’Adobe semblent liés : le succès de l’un a fait la fortune de l’autre et réciproquement.
Après sa présentation de la tablette iPad, Steve Jobs a en quelque sorte crevé l’abcès publiquement en expliquant que si l’iPhone ne peut pas de lire des applications flash et si l’iPad ne le pourra pas plus, c’est à la suite d’une décision mûrement réfléchie et sur laquelle il n’entend pas revenir. Flash, dit Steve Jobs, est un logiciel complètement buggué, et chaque fois qu’un Macintosh « plante », c’est généralement (toujours selon Steve Jobs) à cause de Flash. Le gourou de l’informatique personnelle enfonce le clou en prédisant que Flash est appelé à disparaître et que tout le monde est en train de passer au format HTML 5. Pour lui, Adobe est une société au grand potentiel créatif, mais qui se montre paresseuse (ce sont ses termes), incapable d’avoir la volonté de bien faire.
La violence de cette saillie est sans doute savamment calculée, autant que les critiques faites peu avant envers Google, que Jobs accuse de vouloir « tuer » l’iPhone avec ses téléphones Androïd et dont il dit que la devise, « don’t be evil », est bullshit — une connerie, un mensonge (1). Google et Adobe ont en effet une bonne raison d’être dans la ligne de mire de Steve Jobs : ils sont à présent concurrents d’Apple sur plusieurs produits. Les lecteurs Flash et Acrobat, par exemple, sont une gène pour le modèle économique de diffusion de contenus (musique, vidéo et bientôt littérature avec l’iBook store) et d’applications mis en place par Apple.
L’arrivée imminente d’une version de Flash capable de convertir ses applications en applications iPhones n’arrange rien à l’affaire.

Steve Jobs introduisant le concept d'iPad, chaînon manquant entre l'iPhone et l'ordinateur portable : aussi fragile que le premier et aussi cher que le second ? (capture d'écran issue de la vidéo de présentation)

Il serait cependant sans doute une erreur de résumer le rejet de Flash par Steve Jobs à une simple question de concurrence. En effet, Flash est effectivement un outil problématique, car son monopole le rend incontournable alors qu’il est truffé de défauts à divers niveaux : manque de stabilité du côté des utilisateurs ; interface parfois inadaptée et documentation de moins en moins lisible du côté des développeurs (2). Même si l’hygiène de travail du développeur Flash s’est améliorée (un peu tard, il faut à présent tout désapprendre !) avec le langage ActionScript 3, et que le système est devenu surpuissant et extensible, cela se fait au profit d’une approche de plus en plus extérieure à la culture originelle du multimédia puisqu’à présent il faut choisir : on est soit ingénieur soit graphiste soit inventeur de contenu, on n’a plus le droit de faire semblant de pouvoir tout faire. La somme des notions pré-requises pour pouvoir programmer en ActionScript 3 me rend réticent à l’enseigner en école d’art où je traite le logiciel avant tout comme un honnête outil de réalisation d’animations vectorielles.

Les utilisateurs d’ordinateurs personnels ont une culture du « plantage » informatique qui les rend plutôt fatalistes : Firefox ou Safari sont obligés d’être fermés à cause d’une application flash mal fichue ? Pas grave, on en a vu d’autres, on ferme, on ouvre, on oublie. Mais maintenant, imaginez que votre téléphone soit incapable de remplir correctement son usage premier (la communication) juste parce qu’une publicité mal codée au format Flash accapare toutes les ressources du système ? On comprend les réticences d’Apple envers Flash.

Steve Jobs présentait l'iPad, le 27 janvier 2010. Pendant la démonstration, une brique de lego bleue apparaît sur le site du New York Times : il s'agit d'une application Flash que l'iPad ne peut pas lire (capture d'écran issue de la vidéo de présentation).

Même problème pour la tablette iPad qui est clairement conçue comme un terminal de consultation et de communication et non plus un outil de réalisation. Alors de la même façon, la culture de la micro-informatique, de la bidouille, n’y est plus vraiment bienvenue. Comme le dit Jean-Louis Fréchin, l’iPad n’est pas l’ordinateur le plus fermé jamais créé, ce n’est pas un ordinateur car c’est un outil stable et simple d’usage.
Apple n’est pas un fabricant d’ordinateurs ou de logiciels, ni même un producteur d’interfaces ou de design, c’est un créateur d’usages. En plus de trente ans, Apple a très peu inventé en matière technologique et n’a jamais cherché à vendre le plus haut niveau de performances. Pourtant Apple est, avec Nintendo dans un autre domaine, une des rares sociétés qui soit régulièrement parvenue à conquérir de nouveaux publics, à créer de nouveaux marchés, parce que l’approche de la marque change l’usage. Rien de ce que permet l’iPhone n’est unique à ce téléphone, mais la cohérence de la plate-forme fait que le potentiel est effectivement utilisé quand chez des concurrents, la complexité d’usage imposait un apprentissage laborieux et laissait à chacun l’impression de ne tirer parti que de 5% des capacités du produit. Apple n’a pas inventé l’ordinateur personnel, ni l’interface graphique, ni le smartphone, ni la musique en ligne, ni l’interface USB ni le Wifi, mais on sait ce que toutes ces technologies lui doivent. Chaque fois, d’autres sociétés ont précédé Apple et tenté une percée discrète, avec un succès d’estime ou parfois sans aucun succès,… et puis Apple est arrivée avec son propre produit, mais aussi et surtout avec une bonne raison de l’utiliser.

Et à présent, que faire d’Adobe Flash ? Steve Jobs me semble un peu optimiste lorsqu’il prétend qu’Html 5 a vocation à remplacer Flash. Pour certains usages (diffusion de vidéo et de musique en ligne), ça n’a rien d’improbable : Vimeo, Youtube ou encore Dailymotion semblent avoir la volonté nette de se séparer de Flash. Il faut dire que chaque décision technologique d’Adobe, chaque mise à jour du plug-in Flash a le potentiel de rendre leurs sites complètement inutilisables. Les formats de compression ouverts contenus dans les fichiers Ogg, dont les spécifications sont parfaitement connues et dont les évolutions sont décidées en toute transparence pour des raisons techniques et non pour des raisons commerciales, semblent avoir un certain avenir.

Des millions de sites web utilisent Flash, les utilisateurs d'iPad devront s'habituer aux légos bleus (Image prise à theflashblog.com).

Mais pour l’animation pure et dure, Flash n’a strictement aucun concurrent sur Internet : il n’existe pas de moyen de faire une bannière publicitaire animée en se passant de Flash. Il faut dire qu’Adobe a bien joué en gardant sous son aile ses deux concurrents dans le domaine : Director Shockwave (apparemment maintenu en coma artificiel en attendant de voir s’il ne sera pas utile pour la réalité virtuelle et les jeux en ligne face à Virtools par exemple), mais aussi et surtout le plug-in SVG (Scalable Vector Graphics, dédié au dessin vectoriel mais aussi à l’animation vectorielle) qu’Adobe a décidé de ne plus mettre à jour. Le format SVG est libre mais n’a que peu d’intérêt sur Internet sans un plug-in solide et répandu. En créant puis en abandonnant un tel plug-in, Adobe a laminé toute concurrence pour quelques années — mais Google semble avoir des projets pour le format SVG, l’histoire n’est donc pas finie (mise à jour : le format SVG n’a pas dit son dernier mot, cf. le commentaire de Julien à la suite de cet article).
S’il existe des alternatives à Flash pour faire du graphisme animé et interactif sur Internet en utilisant la programmation (SVG, Java, Processing, et même Javascript), il n’existe pas de logiciels d’animation simples exploitant le concept de la « timeline », ou s’ils existent, ils sont loin d’être en position de s’imposer commercialement.

Lire ailleurs : l’analyse d’Étienne Mineur, qui a un autre point de vue.



  1. On peut lire l’article qui rapporte les propos de Steve Jobs sur le site de Wired.
  2. Le mouvement est général : les documentations de logiciels étaient autrefois de beaux gros livres fournis avec la boite… Aujourd’hui, ils s’achètent séparément ou ne sont accessibles que sur Internet et dans des conditions parfois pénibles.

La fin d’un certain web expérimental

janvier 30th, 2010 Posted in Design, Interactivité, Personnel | 4 Comments »

Je découvre ce matin que le site du Musée Grand-Duc Jean du Luxembourg (Mudam) vient d’être changé. Cette mutation clôt un cycle de près de dix ans pendant lesquels les choix esthétiques et éditoriaux du site avaient été confiés à Claude Closky. Ce n’est pas un évènement inattendu, il était plus ou moins programmé depuis le changement de direction du musée, il y a un an, et il avait été annoncé plus précisément aux collaborateurs du site (au nombre desquels j’ai eu le plaisir de figurer) il y a deux mois.

Le nouveau site est propre et lisible, il ressemble à tous le autres sites de musées, c’est dans l’ordre des choses. Il est un peu dommage cependant que l’on n’accède plus aux œuvres en ligne commandées à divers artistes  (Peter Kogler, Cercle Ramo Nash, Hervé Graumann, François Curlet, Emmanuelle Antille, Zhou Yi, Éric Maillet, David Shrigley, et j’en passe), aux diaporamas de Pierre Leguillon ni aux textes écrits pour la revue en ligne du site (Jean-Charles Masséra, Carole Boulbès, Simon Lamunière, Alexandra Midal, Jérome Glicenstein, France Valliccioni, Sara Tucker, et d’autres).

Claude Closky montrant le magazine en ligne du site du Mudam à l'École des Arts décoratifs de Paris. Le texte, écrit dans un corps énorme, défilait à la manière d'un prompteur.

C’est pour moi un indice assez fort de la normalisation générale du web, notamment dans le domaine artistique. Comme tous les médias, le web aura dédié quelques années à se chercher, des années à la fois enthousiasmantes, puisque tout était à inventer, et horripilantes, puisque rien ne fonctionnait bien et que la lisibilité et la qualité informative des sites n’était pas toujours leur point fort.

Un article a été publié sur le nouveau site pour rendre un hommage à l’ancien, et cette forme d’allocution funèbre (le titre est « le site de Claude Closky n’est plus ») dit de l’ancien Mudam point lu quelque chose que je trouve excessivement faux : « il était bien en avance sur son temps ».
S’il avait été en avance sur son temps, ce site aurait été un blog, un wiki, un réseau social ou bien encore un de ces affreux sites défectueux au format flash que produisent les boites de communication pour des institutions diverses. Mais puisqu’il est fort improbable que les principes de navigation inventés pour les trois premières versions du site Mudam soient généralisées à l’avenir, celles-ci ne sont annonciatrices de rien d’autre que d’elles-mêmes et peuvent donc avoir été en avance sur quoi que ce soit (arh, cette rhétorique du « en avance » ou « en retard » qui voudrait nous faire croire à l’inéluctabilité du progrès et aux lignes droites…).
Par ailleurs, chaque détail du site Mudam point lu procédait d’une interrogation critique du média, interrogation qui ne peut par définition intervenir qu’en réponse à des pratiques existantes : le pop-up publicitaire, le musée virtuel en trois dimensions, les push-medias,…

En fait, Mudam point lu période Closky aura été un site de son époque, l’époque du web non plus vraiment balbutiant, mais volontairement inconscient des règles et par conséquent ambitieux, l’époque du web qui a accompagné le processus de constitution d’un académisme du genre.
Aujourd’hui, un site internet doit répondre aux attentes, on doit y trouver ce que l’on y cherche. On peut se poser des questions sur cette approche un peu pleutre qui fait que nous ne cherchons que ce que nous connaissons déjà, mais c’est ainsi, il nous semble à présent absurde que le site d’un musée, d’une galerie, d’une agence de graphistes ou d’une école d’art ne nous accueille pas avec les informations le plus factuelles dans l’ordre le moins inattendu possible, de même que nous n’acceptons le cinéma, la littérature ou bien d’autres supports qu’à condition qu’un certain nombre de règles soient entendues entre les producteurs et les consommateurs. Cela se comprend : il serait sans doute épuisant de ne jamais pouvoir s’habituer à quoi que ce soit, de tout vivre comme une expérience nouvelle.
Dans tous ses sites de commande (Musée de la publicité, 1% Île-de-France, Synesthésie, Net.art, Mudam ou le Magasin), Claude ne s’est jamais montré auto-indulgent, à l’inverse à mon avis de nombre de créateurs de sites web primitifs.
Chaque fois, il a réfléchi longuement à des principes fonctionnels certes originaux mais toujours très cohérents : si l’on comprenait les règles de navigation du site, volontairement simples, on y trouvait tout ce que l’on voulait de la manière la plus rationnellement hiérarchisée. Sa réflexion s’est par ailleurs toujours appuyée sur les spécificités du média (ne pas tenter de transformer un livre en site web,…). Une leçon de design, quelque part.

Un contribuable luxembourgeois s’était plaint par e-mail de ce que, je cite, « Le site entier est à l’encontre de toutes les règles définies par l’Internet ». Ce serait un joli compliment, d’une certaine manière, si les faits n’avait pas fini par donner raison à ce monsieur qui ajoutait : « Il est clair qu’un musée ne peut pas se doter d’un site Internet ennuyeux du point de vue graphique, mais il est quand même évident qu’il s’agit toujours d’une source d’informations et non pas d’une oeuvre d’art contemporain ».
Et en disant qu’il a eu raison, je ne parle pas de Mudam point lu mais de tous les efforts réalisés à une certaine époque pour que les sites d’institutions artistiques se démarquent des autres.

L’auteur, ses droits, son public

janvier 27th, 2010 Posted in indices | 13 Comments »

J’ai publié ici-même quelques modestes billets à propos des lois Hadopi et des sujets connexes (1) mais la question est décidément inépuisable, ainsi que me l’ont prouvé quelques discussions récentes sur des forums ou quelques articles lus ici et là (2). Alors continuons.

Une petite histoire du droit des auteurs

Curieusement, les premiers signes de l’affirmation de l’existence des auteurs d’un ouvrage à l’époque moderne (cf. commentaires) n’ont pas concerné une production artistique et littéraire originale et singulière mais au contraire la production stéréotypée des ouvriers employés par les grands chantiers religieux du moyen-âge : abbayes, cathédrales, basiliques. Rien ne ressemble plus à une pierre taillée qu’une autre pierre taillée, il fallait bien inventer moyen pour savoir qui devait être rétribué pour le travail accompli.

à l'origine de l'invention de la signature, le besoin d'estimer le travail accompli par les ouvriers sur les grands chantiers religieux du moyen-âge (ici : église abbatiale de Flaran, milieu du XIIe siècle).

Les premières signatures d’auteur sont peut-être les signes laissés par les corporations d’ouvriers ou les maîtres d’œuvre de la période gothique à l’intérieur des cathédrales, mais les historiens n’ont pas de certitudes absolues à ce sujet, car s’il s’agit de signatures, celles-ci sont cachées et prennent la forme de figures symboliques sculptées ou de labyrinthes.
Il faut dire que le fait de revendiquer la création d’une cathédrale pouvait poser deux sortes de problèmes : d’une part le caractère un peu blasphématoire, ou en tout cas immodeste, que constitue le fait de se vanter d’avoir créé pour le créateur ; d’autre part, le nombre des intervenants impliqués dans le financement et la fabrication de ces édifices en ont fait des ouvrages essentiellement collectifs où les revendications individuelles risquaient de susciter des jalousies et des situations de concurrence problématiques (3).
On aura de la peine à l’imaginer mais jusqu’à la Renaissance, les auteurs de livres, de fresques ou de partitions musicales ne signaient pas leur travail — ce qui ne les empêchait pas de devenir très célèbres parfois.

Le droit d’auteur tel que nous l’entendons a été inventé pour permettre aux créateurs de jouir légitimement du fruit de leurs propres œuvres. On comprend qu’il ait pu être rageant pour les auteurs dramatiques de voir leurs pièces à succès jouées dans toute l’Europe sans qu’ils aient pu espérer percevoir le moindre pourcentage sur le revenu des représentations. Accessoirement, cela a permis aux créateurs de gagner une forme de liberté en s’affranchissent des mécènes.
Le système s’est d’abord appliqué au théâtre et au concert, avec la création de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (1777) puis de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (1850).

À gauche, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1732-1799), créateur de la SACD. À droite, le café "Les Ambassadeurs" où trois artistes firent scandale en refusant de payer leurs consommations en 1847 : ils estimaient que le propriétaire des lieux, qui exploitait leur musique sans les payer, était leur débiteur. Cet incident a débouché sur la création de la SACEM.

Le droit des auteurs a régulièrement été confronté à des nouveautés technologiques imprévues telles que l’impression des textes, l’impression des partitions (4), l’enregistrement mécanique photographique (1839), sonore (1877) et cinématographique (1895), la diffusion de masse toujours moins onéreuse de ces œuvres par divers procédés et très récemment, la possibilité de dupliquer facilement et de transmettre des fichiers numériques sur le réseau.

Avec l’invention de l’imprimerie, un auteur littéraire pouvait très rapidement perdre tout contrôle sur la diffusion de ses écrits et les voir reproduits dans toute l’Europe sans la moindre contrepartie financière.
On notera que ce phénomène de contrefaçon n’avait pas que des inconvénients puisqu’il a permis à des textes philosophiques ou politiques d’une grande importance d’être diffusés malgré les censures locales, notamment en France. Il n’est sans doute pas exagéré de dire que la pensée des libertins du XVIIe et celle leurs continuateurs des lumières au XVIIIe (qui ont affirmé la liberté de conscience et contesté le pouvoir absolu, deux valeurs qui se trouvent à l’origine de la naissance de la République) a pour bonne partie été favorisée par ce que nous nommerions à présent le piratage — « piratage » parfois organisé par les auteurs eux-mêmes du reste (5).

Les taxes payées à la Sorecop et à Copie France sur les supports de stockage numériques. Pour un DVD vierge, 1 euro. Pour une clé USB de 2 Go : 40 centimes. Pour un disque dur externe de 200 Go : 3 euros. Ces taxes permettent à l'industrie musicale et cinématographique (entre autres) de maintenir leurs revenus, mais qui décide des modalités de leur reversement à la SACEM, à la SACD, à la SCAM, à l'ADAMI, à la PROCIREP, etc. ? Qu'est-ce qui est prévu pour les artistes qui sont en dehors de ce système de rémunération ? On envisage à présent de taxer les cartouches d'imprimantes, au profit du Centre National du Livre. Photos : Payam81 (cc), OptoScalpel (domaine public) et Dave Indech (CC)

Chaque grand changement technique a chamboulé l’économie de la création d’une manière parfois problématique, en rendant partiellement ou totalement obsolètes diverses professions : les copistes, les ateliers de gravure, les petits orchestres, etc.
Nous nous trouvons à nouveau à un moment critique de l’histoire du droit d’auteur et il est sans doute encore difficile de dire sur quoi cet épisode va déboucher. Ce que l’on sait, c’est que ceux qui tirent actuellement leur revenu du système tel qu’il fonctionne résistent de toutes leurs forces au changement, et cela semble compréhensible.
Le domaine musical est particulièrement touché, car si les musiciens et leur public existeront toujours, une bonne partie de ce à quoi servent les maisons de disque peut être remis en question.
Pour commencer, la démocratisation du home-studio permet aux artistes de produire leurs propres disques de manière parfois très professionnelle, dans le domaine des musiques électroniques en tout cas. Ensuite, la disparition prévisible des supports physiques permet là encore aux artistes de se passer de leurs maisons de disques (en tombant peut-être de Charybde en Scylla car les conditions offertes par les plate-formes de téléchargement ou de diffusion rémunérée ne semblent pas très bonnes pour l’instant — situation sans doute imputable en premier lieu aux exigences des sociétés d’auteur et des labels). Enfin, s’il est difficile pour un artiste musical ou un groupe d’atteindre une grande célébrité sans un budget de promotion conséquent, un simple site web, un blog ou un mySpace permettent d’entretenir le lien avec le public déjà constitué. Là encore, l’utilité des labels peut être remise en cause. Cependant, comme me l’a fait remarquer un ami employé par une des plus grandes maisons de disques du monde, il n’est absolument pas évident que 50 000 amis sur MySpace puissent constituer 50 000 clients.
C’est ce qui me fait penser que l’industrie musicale a bien plus peur du téléchargement légal que du téléchargement illégal.

Au supermarché, personne ne vous demande si vous avez envie d'écouter en continu les derniers tubes de David Getta, de Beyoncé ou de Lady Gaga. Ce martèlement publicitaire est pourtant présent à votre insu sur votre ticket de caisse puisque les boutiques diffusant de la musique doivent s'acquitter de droits auprès de la Sacem.

La situation actuelle permet aux maisons de disque et aux sociétés d’auteurs de verrouiller leur domaine d’activité et, en jouant sur les craintes des artistes, de s’assurer que ces derniers soient leurs plus fidèles défenseurs alors même qu’ils ne sont pas toujours très bien traités par elles (6).
Qui pourrait croire qu’Eddy Mitchell, aujourd’hui défenseur des lois Hadopi est le chanteur qui écrivait il y a quelques années avec un humour acide : « J’aime les impôts, leur clairvoyance [...] J’aime les visites des huissiers [...] J’aime aussi ma maison de disques [...] Sans oublier ma petite Sacem [...] Qui sait, ô combien, combien je l’aime » (Lèche-bottes blues) ?
La panique des artistes est telle que rares sont ceux qui parviennent à garder la tête froide. Mais il y en a. On peut citer Benjamin Biolay qui il y a deux ans disait : « La crise du disque bat son plein, et les maison de disques ont trouvé une rhétorique pour éviter que les artistes les attaquent : ils ont tapé sur le consommateur avec des crétins comme Zazie et Louis Chedid qui disaient :  »il faut acheter ma musique ». J’ai cherché : il n’y a aucun morceau de Louis Chedid à télécharger sur internet ! » (Technikart #114, 1er juillet 2007).
Un des plus grand succès des maisons de disques et des sociétés de collecte de droits d’auteur a été de parvenir à faire croire aux artistes et aux politiques que leurs juridiction était incontournable, qu’ils exerçaient une sorte de droit naturel sur leur domaine d’activité. Peu de musiciens savent par exemple qu’ils ont tout à fait le droit de refuser d’être inscrits à la SACEM.

Vous organisez un banquet familial privé sans perception de droit d'entrée mais avec une dizaine de convives et un accompagnement musical ? La Sacem vous réclame 21,65 euros s'il s'agit de musique vivante et 32,21 euros s'il s'agit de musique enregistrée. Vous devez par ailleurs remplir la liste des morceaux joués, avec le nom des auteurs, des compositeurs et des arrangeurs ainsi que la durée des oeuvres.

Bien entendu, adhérer à la SACEM est bien commode, d’autant que cette société adhère à un réseau mondial de sociétés d’auteur (la Confédération Internationale des Sociétés d’Auteurs et Compositeurs) et qu’elle est considérée par la France comme un service public. Pour autant, un compositeur pourrait tout à fait se passer de la SACEM, soit en s’occupant par lui-même de négocier et de percevoir les droits qu’il estime lui être dûs, soit en adhérent à un des rares concurrents de la SACEM, comme Jamendo Pro, qui diffuse des compositions musicales soumises à des licences ouvertes.
Sur le site de la SACEM, pourtant, on ne trouve pas mention de l’existence d’une alternative, mais au contraire une tarification extrêmement précise : si vous êtes un cabinet médical d’un ou deux praticiens et que vous souhaitez diffuser de la musique dans votre salle d’attente, il vous en coûtera 121,30 euros par an. Si vous donnez un bal gratuit dont la superficie est inférieure à 300 m², on vous demandera 64,43 euros mais si vous disposez de l’agrément « jeunesse et éducation populaire » (scoutisme, par exemple), vous bénificierez d’une réduction de 12,5%.
Le problème le plus épineux, ce sont les habitudes qui ont été prises à ce sujet : le monopole de la SACEM et autres sociétés d’ayant-droits n’est pas institutionnel mais il n’en est pas moins un monopole de fait.  Le musicien Mickaël Mottet, qui n’est pas adhérent, raconte comment France Culture et M6, prévenus qu’ils n’avaient pas à verser de droits à la SACEM, ont préféré le faire tout de même, alors même que l’argent versé ne reviendra pas à l’artiste mais sera porté au pot commun, c’est à dire que la musique de ce jeune homme a été utilisée pour rétribuer les ayant-droits de Comme d’habitude, des Feuilles mortes et des compositeurs des chansons de Diam’s ou de Christophe Maé. Cependant, pas besoin de ne pas être sociétaire de la SACEM pour ça : seuls 3000 sociétaires de la SACEM perçoivent plus de 10 000 euros par an et une moitié d’entre eux ne touche pas un centime (7). Et tout cela se passe sans concurrence (les adhérents ne peuvent choisir qui les représente) mais dans une pluralité apparente : « Ce morcellement n’entraîne pas une concurrence favorable aux adhérents, qui pourraient choisir entre plusieurs sociétés en fonction de critères de qualité et d’efficacité de gestion, mais un enchevêtrement de sociétés, souvent en situation d’exclusivité dans leur domaine de compétence. En réalité, certaines des sociétés ne sont que des coquilles vides, la dispersion apparente des sociétés masquant une très forte concentration des moyens et des compétences autour de la SACEM et de la SDRM. La SACEM et ses satellites perçoivent ainsi plus de 75 % de l’ensemble des droits prélevés en France » (8).  L’opacité du système et les situations de rentes qu’il favorise a été pointée du doigt par la commission sur l’économie de l’immatériel en 2006. Il faut dire que près d’un cinquième des sommes perçues est englouti dans les frais de fonctionnement des sociétés d’auteur.

Dans un banal épisode d'une émission de tv réalité, on peut compter plus d'une centaine d'extraits musicaux différents, parfois à peine audibles, sous forme de bruit de fond subliminal. Cela fait suite à un accord entre les chaînes hertziennes et les sociétés de perception de droit d'auteur... Mais il n'est absolument pas sûr que les droits d'auteur soient reversés aux musiciens dont les œuvres sont précisément utilisées. Quand on pose la question à des gens de la télévision ou de l'industrie musicale, leurs réponses embarrassée montrent qu'il y a là un flou.

Défendre les artistes est un but évidemment et absolument légitime, mais est-ce qu’Hadopi et autres dispositifs du genre poursuivent ce but ?

Pourquoi les artistes soutiennent-ils Hadopi ?

Le soutien des artistes envers Hadopi est assez logique et les donneurs de leçons qui les insultent sur les forums devraient essayer de faire quelques secondes l’effort de se mettre à la place des musiciens.
Tout d’abord ils pensent qu’il est impératif de pérenniser le système, si injuste et opaque soit-il, parce qu’il n’existe pas d’alternative véritable : les finances de Jamendo, seule société à avoir osé se placer en concurrent de la SACEM, ne sont pas à leur zénith et on murmure que cette plate-forme cherche à être reprise : ce n’est pas forcément un échec mais on comprend que ça ne soit pas rassurant. Ne parlons pas des propositions d’appel à la générosité du public qui sont souvent avancées comme moyen de survie des artistes : quel salarié accepterait qu’on lui conseille de remplacer sa paie par la mendicité ou la vente de tee-shirts promotionnels ? En fait, les musiciens sont déjà embarrassés à l’idée que leurs revenus proviennent des sonneries de portables… Même si elle est sans doute périmée, on peut imaginer que le principe de la musique acquise sous forme d’objet (le disque, quoi), leur semble plus saine.

La seconde grande raison qui pousse les artistes à se prononcer en faveur d’Hadopi et des propositions similaires est l’idée à laquelle ils se raccrochent qu’il s’agit d’un dispositif bénin. C’est ainsi que les choses ont été présentées : des e-mails de sommation, suivis d’une coupure temporaire de la connexion à Internet… Ainsi expliquée, l’affaire semble progressive et finalement bien moins injuste que les amendes pour contrefaçon au droit d’auteur qui permettent virtuellement de ruiner financièrement une famille juste parce qu’un adolescent a téléchargé trente fichiers mp3.
Plutôt que d’insulter les musiciens ou de faire des déclarations grandiloquentes et comiques telles que (lu sur un forum) : « Je n’achèterais plus jamais de disques Pierre Arditi » (9), les détracteurs d’Hadopi seraient bien inspirés d’expliquer pédagogiquement en quoi cette loi n’apporte rien de très positif, car c’est malheureusement le cas : elle n’annule pas l’actuel droit sur la contrefaçon au droit d’auteur, elle constitue donc une double-peine ; elle n’est pas spécialement « humaine et progressive », elle est au contraire administrative et potentiellement kafkaïenne.
Imaginez que l’on puisse se faire retirer son permis de conduire parce qu’on est soupçonné, sans la moindre preuve, d’avoir volé une canette de bière dans un supermarché, ou d’avoir prêté sa voiture à quelqu’un qui l’a utilisée commettre un tel forfait, puis que l’on ne rende les clefs de son véhicule à la personne que s’il prouve sa bonne foi, notamment en acceptant d’être suivi jour et nuit… Les sanctions judiciaires ne peuvent s’exercer en dehors de la machine judiciaire et de ses règles, c’est une question de bon sens, non ? Ne parlons pas des propositions annexes relatives à la surveillance de la connexion ou à son filtrage, dont les dérives possibles sont évidentes.

Comment veut-on espérer convaincre les gens que le "gratuit" n'existe pas et qu'un titre musical doit se payer un euro quand dans le même temps on fait croire au public qu'il suffit de cinquante centimes pour acheter un terminal numérique de communication plus puissant que les ordinateurs d'il y a dix ans et capable de prendre des photos en haute définition ?

Les artistes sont pourtant parfois les victimes du système qu’ils défendent. On se rappellera par exemple de l’embarras d’Hugues Auffray en apprenant qu’une école primaire se voyait réclamer 75 euros après que ses élèves aient chanté Adieu monsieur le professeur pour saluer le départ en retraite de trois enseignantes. La SACEM avait eu connaissance du délit en lisant un article de journal local. On peut aussi énumérer les cas d’artistes spoliés par ceux qui les défendaient, comme Mirwais, dont une musique avait été utilisée comme générique d’une chaîne de télévision sportive sans qu’il perçoive un euro : la justice lui a donné raisons dans des proportions si mesquines que cela relève presque de l’incitation ; on peut rappeler aussi le cas du duo Daft Punk, dont les droits d’auteur en France ont été perçus par la SACEM pendant des années alors qu’ils refusaient d’en être adhérents et avaient confié la gestion de leurs intérêts à une société d’auteurs anglo-saxonne (10)… La loi défend les sociétés d’ayant-droits, les maisons de disques, mais défend-elle vraiment les artistes ? Elle ne semble en tout cas pas souvent soucieuse du droit du public, qui existe pourtant.

Réconcilier les créateurs et leur public

Je ne saurais dire comment procéder mais il faut que les artistes parviennent à se réconcilier avec leur public. Dans la pénombre, des dispositifs nouveaux sont en cours de création. On parle en ce moment beaucoup des tractations qui entourent ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement / Accord commercial anti-contrefaçon), dont l’existence a été révélée (ou en tout cas pointée du doigt) par Wikileaks et qui se négocient au niveau mondial, hors de toute organisation internationale officielle entre les pays industrialisés et d’énormes acteurs de l’industrie des loisirs (musique, cinéma), ou de l’industrie tout court (le secteur pharmaceutique entre autres). Acta est un un peu le Yalta des brevets et du copyright : ce qui ressortira de ces accords risque d’avoir des répercussions pendant longtemps, notamment au chapitre du contrôle du réseau Internet puisqu’un des points âprement discuté est celui du filtrage et du flicage du réseau. Le but de ceux qui sont assis à la table des négociations est connu de longue date (si l’on se fie à ce qu’ils ont fait voter dans le passé) : il s’agit d’assurer les rentes déjà acquise, de miner le principe du domaine public et d’allonger la durée des copyrights et des brevets, et tout cela sur le dos des créateurs comme de leur public.
Pour en savoir plus sur ACTA, on gagnera à se rendre sur le site de la Quadrature du net.



  1. Entre autres : Victime de piraterie le cinéma est en grande forme, Hadopi, Une loi générationnelle, Hadopi contre la science-fiction, Confidentialité, et plus récemment, Barbarie et droit d’auteur
  2.  Mentionnons notamment Jean-Marc Manach qui a publié sur son blog un texte très pertinemment intitulé Rions un peu avec l’Hadopi. La simple accumulation des faits qu’il évoque suffit à rendre le lecteur hilare mais peut aussi bien désespérer le citoyen car le culot, l’ignorance et la grossièreté dont font preuve nos dirigeants dans le débat est un symptôme inquiétant de l’état de notre vie démocratique. Lire aussi Propriété intellectuelle et évasion fiscale, par Philippe Quéau, un article qui rappelle que les biens « immatériels » peuvent aussi recouvrir des enjeux crapuleux.
  3. En comparant l’organisation des chantiers de cathédrales avec le fonctionnement de Wikipédia on imagine assez bien l’étrange rapport qui a pu exister à l’époque entre projet collectif et susceptibilités individuelles.
  4. Longtemps après l’invention de l’imprimerie, les partitions continuaient d’être copiées à la main, il a fallu que la bourgeoisie du XIXe (qui croyait que la culture lui offrirait la légitimité à remplacer l’aristocratie) se mette à pratiquer intensivement la musique en amateur pour que l’impression mécanique et la diffusion massive des partitions — techniquement bien plus difficiles à composer que les simples textes — se justifie.
  5. Aujourd’hui, des marques telles qu’Adobe ou Microsoft intègrent le piratage de certains de leurs logiciels à leur stratégie de diffusion : si la contrefaçon de Photoshop ou de la suite Office étaient plus difficiles, il est probable que ces outils ne seraient pas en situation de monopole dans leur domaine.
  6. On se souviendra du cas d’Alain Chamfort qui avait vu son contrat interrompu pour n’avoir vendu que 50 000 exemplaires d’un de ses albums. De mémoire, William Sheller et Michel Jonasz ont connu des mésaventures similaires. L’incapacité de l’industrie à accepter et à gérer les insuccès est un problème qui s’étend bien au delà de l’industrie musicale, bien entendu et tient aux exigences des investisseurs.
  7. Par contre j’ai rencontré un jeune musicien qui n’a jamais râlé : trois mois durant, il a perçu plusieurs milliers d’euros pour une chanson homonyme d’un titre qu’il avait déposé à la SACEM.
  8. Maurice Lévy et Jean-Pierre Jouyet, Rapport sur l’économie de l’immatériel remis au ministre des finances Thierry Breton en 2006.
  9. Pierre Arditi, qui a pris position en faveur de Hadopi, n’est pas compositeur mais acteur.
  10. Les démêlés de Daft Punk avec la SACEM sont une histoire de famille : la père de Thomas Bangalter, le compositeur Daniel Vangarde, a fait scandale il y a quelques années en posant la question du rôle apparemment trouble de la SACEM sous l’occupation et du fait qu’aucune somme perçue n’a été reversée à des compositeurs juifs à la libération.

Remous au département communication de l’Ésad de Strasbourg

janvier 25th, 2010 Posted in Pas gai, études | No Comments »

Les écoles territoriales d’art sont en train de changer de statut et vont progressivement être transformées en établissements publics de coopération culturelle (EPCC). Cette forme juridique les rendra partiellement indépendantes de leurs financiers actuels (communes, communautés urbaines, etc.), avec comme contrepartie une certaine précarité, puisque ces tutelles, en n’étant plus que partenaires siégeant au conseil d’administration de l’école, pourront se désengager partiellement ou totalement du budget des établissements. Toujours dans ce cadre, les écoles devront atteindre une taille critique minimale de deux-cent cinquante étudiants, ce qui implique des regroupements d’établissements : fusion du conservatoire et de l’école d’art, ou fusion des écoles d’art de plusieurs villes (les écoles d’art de Normandie par exemple). Tout cela s’inscrit dans le cadre d’une harmonisation européenne de l’enseignement supérieur (accords de Bologne), qui facilite la circulation des étudiants et les équivalences de diplômes en calquant ceux-ci sur ce qui a cours dans le système américain. La réforme en question donne aux écoles d’art des missions nouvelles auxquelles elles ne sont pas préparées mais qui peuvent se révéler passionnant, comme l’organisation d’un troisième cycle d’études (recherche).
Dans les villes qui soutiennent fortement leurs écoles d’art, le passage au statut d’EPCC ne changera pas forcément grand chose, du moins tant que ce soutien sera acquis car un changement de majorité municipale pourra tout remettre en question, notamment, je pense, dans les communes de taille moyenne où le fait d’entretenir une école d’art peut ne pas sembler une mission prioritaire et fédère infiniment moins d’électeurs qu’une équipe de football par exemple. Dans certaines villes, la transition est susceptible de servir de prétexte à  faire disparaître des écoles ou de procéder à de substantielles réductions d’effectifs enseignants et/ou étudiants.

Roland Furieux, de l'Arioste, illustré par Gustave Doré — natif de Strasbourg

C’est apparemment ce qui se passe à l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg dont le directeur, Otto Teichert, a fait connaître son souhait de réduire fortement l’importance du département Communication de l’établissement, qui perdrait la moitié de ses étudiants. Or ce département participe énormément à l’identité et à la notoriété de l’école, il suffit d’énumérer les illustrateurs et auteurs de bande dessinée qui en sont issus : Matthieu Sapin, Marjane Satrapi, Serge Bloch, Lisa Mandel (1), Hélène Georges, Boulet, Lucie Durbiano, Nicolas Wintz, et n’oublions pas Christian Hincker, dit Blutch, qui est cette année le président du Festival d’Angoulême et qui est un dessinateur et un auteur exceptionnel (2). Rappelons par ailleurs que la ville de Strasbourg a récemment ouvert un musée, le Centre international de l’illustration, dédié à Tomi Ungerer, ancien étudiant de l’Ésad bien que ce ne soit pas forcément déterminant dans son parcours puisqu’il avait été mis à la porte de l’établissement pour cause d’indiscipline.

Outre l’illustration, le département Communication de l’École des arts décoratifs de Strasbourg propose deux autres spécialisations : le graphisme, discipline devenue courante en école d’art (d’autant qu’elle est particulièrement professionnalisante), et la didactique visuelle, nettement plus rare. Les trois autres départements de l’école sont le département art, le département design (produit, espace, scénographie) et le département objet (textile, bois, céramique, etc.). À ma connaissance, toutes les options de l’Ésad de Strasbourg ont bonne réputation. En fait, l’école est même d’un excellent niveau et est connue comme une des meilleures écoles d’art françaises, alors pourquoi vouloir procéder à une « normalisation » en réduisant l’importance du département de l’école qui a le plus de succès ? Je peux imaginer des raisons, j’ai pu constater dans d’autres écoles à quel point la bonne réputation d’une spécialisation pédagogique peut vexer les enseignants qui n’y participent pas : dans les écoles d’art comme dans toute entreprise, il n’est pas rare que le succès et la singularité posent plus de problèmes que la banalité ou même, la médiocrité. Cela doit-il être une fatalité ?
On dit que la direction envisage de renommer l’école, qui perdrait l’intitulé « arts décoratifs » qui sert à la désigner depuis 1918 — son tout premier nom a été Kunstgewerbeschule (école d’art et d’artisanat) à sa fondation sous l’Empire allemand — et deviendrait une école des « beaux-arts ». Si cela devait arriver, l’Ensad de Paris sera la dernière « école des arts décoratifs » en France.

On peut suivre l’actualité de cette poussée de fièvre sur le blog jaimemonesad.blogspot.com (mais quand est-ce que les gens estimables cesseront de se faire héberger par blogspot, canalblog, etc. ?) et signer une pétition sur le site lapetition.be. On peut aussi lire un billet publié par Joseph Béhé, chargé de cours à l’école : Gros temps sur l’atelier d’Illustration de l’ESAD.



  1. Lisa Mandel qui vient de relancer son blog et dont je signale la récente parution de HP : L’asile d’aliénés, qui raconte les souvenirs effrayants et drôles d’une équipe d’infirmiers en psychiatrie.
  2. Blutch a signé l’affiche du dernier film d’Alain Resnais, Les Herbes folles. On lui doit une semi-autobiographie, Le petit Christian, un auto-portrait négatif acide en artiste raté, Blotch, et puis divers albums d’inspiration littéraire, humoristique ou parfois purement visuelle, dont j’aime particulièrement SunnymoonMitchumPéplum et Vitesse moderne